Enfants

Sharenting : partager les photos de ses enfants sans les exposer

Publier les photos de ses enfants est devenu un geste banal : plus d'un parent français sur deux l'a fait. Ce guide rassemble les risques identifiés par la CNIL, ce que la loi impose depuis 2024, et les gestes concrets pour continuer à partager, sans exposer.

Publié le · Sources : CNIL, Légifrance · Lecture : 10 minutes

En bref

Le sharenting désigne la publication, par les parents, de photos ou de vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. La CNIL le déconseille, surtout depuis un profil public : détournement des images, révélation d'informations (lieu, école, habitudes), cyberharcèlement, identité future de l'enfant. Depuis la loi du 19 février 2024, les deux parents protègent ensemble le droit à l'image de leur enfant et doivent l'associer aux décisions, selon son âge.

1. Sharenting : de quoi parle-t-on ?

Le mot vient de l'anglais share (partager) et parenting (parentalité). La CNIL le définit comme la pratique qui consiste, pour les parents, à publier des photos ou des vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Le geste est le plus souvent affectueux : montrer une naissance, une rentrée, des vacances. Le problème n'est pas l'intention, c'est le lieu de publication.

Un réseau social public est conçu pour que les contenus circulent : ils sont indexés, recommandés, copiables en un geste, et analysés par les algorithmes de la plateforme. Une photo d'enfant y devient une donnée comme une autre, et l'enfant n'a jamais été consulté.

Ce guide ne dit pas « ne partagez plus ». Il dit : partagez en connaissant les risques, dans un cadre que vous contrôlez.

2. Trois chiffres à connaître

53 %

des parents français ont déjà partagé du contenu sur leur enfant sur les réseaux sociaux.

Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique (OPEN) et Potloc, 2023, cité par la CNIL
50 %

des images d'enfants échangées sur des forums pédocriminels avaient été initialement publiées par leurs parents.

Fondation pour l'Enfance, octobre 2024, cité par la CNIL
1 300

photos d'un enfant, en moyenne, ont été publiées par ses parents avant ses 13 ans.

Children's Commissioner for England, « Who knows what about me? », novembre 2018

Les deux premiers chiffres proviennent de la fiche pratique de la CNIL du 28 novembre 2025 (source complète en fin de page). Le chiffre de 1 300 photos vient d'un rapport britannique de 2018 (« 1 300 photos et vidéos publiées par les parents avant les 13 ans de l'enfant ») ; nous ne connaissons pas d'équivalent français récent.

3. Les quatre risques identifiés par la CNIL

Le détournement malveillant

Une photo publique peut servir à créer de faux profils, à usurper une identité, ou alimenter des réseaux pédocriminels. La CNIL souligne que les outils d'hypertrucage (deepfakes) permettent désormais de produire des images dénudées à partir de photos anodines.

La révélation d'informations personnelles

Une photo dit plus que ce qu'elle montre. Les métadonnées enregistrées dans le fichier peuvent contenir le lieu et l'heure de la prise de vue ; les indices visuels (uniforme, façade, plaque de rue, maillot du club) révèlent l'école, le domicile, les habitudes. Autant d'éléments qui exposent l'enfant à des personnes mal intentionnées.

Le cyberharcèlement

Une photo jugée ridicule par des camarades, retrouvée des années plus tard, peut alimenter le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement. Ce qui amuse un adulte en 2026 peut peser sur un adolescent en 2034.

L'atteinte à l'identité future

La CNIL le formule simplement : « ce qui ne pose pas de souci aujourd'hui pourrait paraître inacceptable demain ». Publier l'enfance d'un enfant avant qu'il puisse donner son avis revient à le priver de la capacité de définir lui-même son image et son identité.

4. Ce que dit la loi depuis le 19 février 2024

La loi n° 2024-120 du 19 février 2024 « visant à garantir le respect du droit à l'image des enfants » a modifié le code civil. Elle n'interdit pas de publier des photos de ses enfants, mais elle change qui décide, et ce qui se passe en cas d'abus.

  • La vie privée entre dans l'autorité parentale. L'article 371-1 du code civil précise désormais que l'autorité parentale a pour finalité de protéger l'enfant dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité.
  • Les deux parents décident ensemble. Le nouvel article 372-1 dispose que « les parents protègent en commun le droit à l'image de leur enfant mineur » et qu'ils « associent l'enfant à l'exercice de son droit à l'image, selon son âge et son degré de maturité ».
  • Le juge peut interdire une publication. En cas de désaccord, l'article 373-2-6 permet au juge aux affaires familiales d'interdire à un parent de publier ou de diffuser tout contenu relatif à l'enfant sans l'autorisation de l'autre.
  • Dans les cas graves, la délégation de l'autorité parentale. L'article 377 autorise le juge à déléguer l'exercice du droit à l'image à un tiers lorsque « la diffusion de l'image de l'enfant par ses parents porte gravement atteinte à la dignité ou à l'intégrité morale de celui-ci ».
  • Un droit à l'effacement renforcé pour les mineurs. La loi Informatique et Libertés (article 51) oblige un service à effacer « dans les meilleurs délais » les données collectées alors que la personne était mineure, sur simple demande. Sans réponse sous un mois, la CNIL peut être saisie et doit statuer dans les trois mois.
Ce que cela change concrètement

Avant de publier, il faut l'accord de l'autre parent, y compris après une séparation, et l'avis de l'enfant dès qu'il est en âge de le donner. Et un adolescent peut demander la suppression des photos de son enfance, même publiées par ses propres parents.

5. Partager quand même, mais autrement

La CNIL recommande de privilégier les canaux privés : messagerie sécurisée, courrier électronique, MMS. Voici ses conseils, complétés par les nôtres.

Changer de canal

  • Préférer un cercle fermé à un profil. Un groupe familial ou un album privé, où vous choisissez chaque membre, plutôt qu'un fil suivi par des connaissances de connaissances.
  • Choisir le chiffrement de bout en bout. Dans un service réellement chiffré de bout en bout, c'est-à-dire sans copie de la clé côté serveur, ni l'éditeur ni son hébergeur ne peuvent lire les photos ; elles ne peuvent donc ni fuiter en clair depuis les serveurs, ni servir à entraîner une intelligence artificielle. Notre guide explique comment le vérifier.
  • Retirer la localisation avant d'envoyer. Sur iPhone comme sur Android, l'option existe au moment du partage. Le mode d'emploi est ici.

Si vous publiez tout de même sur un réseau social

  • Rendre le compte privé, réservé aux abonnés acceptés, et trier ces abonnés par cercles (« amis proches », famille).
  • Cacher le visage de l'enfant : de dos, de profil, ou masqué par un émoji.
  • Éviter toute photo d'intimité : bain, maillot de bain, moments de vulnérabilité.
  • Ne jamais indiquer l'école, le club, le quartier, ni le nom complet dans la légende.
  • Supprimer régulièrement les anciennes publications.
  • Demander l'accord de l'autre parent, et celui de l'enfant selon son âge.

6. Checklist avant de publier une photo de mon enfant

Huit questions. Si une seule réponse est « non », la photo a sa place dans un cercle fermé, pas sur un réseau public.

  • L'autre parent est d'accord. C'est une obligation légale depuis 2024, séparation ou non.
  • Mon enfant est d'accord, s'il est en âge de comprendre ce qu'est une publication.
  • Aucun lieu n'est identifiable : ni école, ni domicile, ni club, ni localisation enregistrée dans le fichier.
  • Aucune nudité, aucun moment intime, même « mignon ».
  • Aucun autre enfant n'apparaît sans l'accord de ses parents.
  • Je sais exactement qui verra la photo, et ce ne sont que des personnes que je choisirais une par une.
  • Je saurais la retrouver et la supprimer dans cinq ans.
  • Je serais à l'aise que mon enfant la découvre à 15 ans, devant ses amis.

7. Et les grands-parents, l'école, le club ?

Les grands-parents

Le droit à l'image de l'enfant est exercé par ses parents. Un grand-parent qui publie une photo de son petit-enfant doit donc avoir l'accord des deux parents, comme n'importe qui. La conversation est plus facile si vous proposez une solution en échange : un album privé où ils reçoivent tout, sans avoir à publier quoi que ce soit.

L'école, la crèche, le centre de loisirs

Une structure qui photographie les enfants doit recueillir l'autorisation écrite des parents, en précisant l'usage prévu (site de l'école, journal, réseaux sociaux). Vous pouvez refuser tout ou partie de ces usages, et demander où les photos sont stockées et pour combien de temps.

Le club de sport, les autres parents

Les photos de match ou de spectacle finissent souvent dans un groupe de messagerie, puis sur les profils de chacun. Rappeler la règle une fois, en début de saison, évite bien des malentendus : ce qui est partagé dans le groupe reste dans le groupe.

8. Questions fréquentes

Puis-je publier une photo de mon enfant sans l'accord de l'autre parent ?

En principe, non. Depuis la loi du 19 février 2024, l'article 372-1 du code civil dispose que les parents protègent en commun le droit à l'image de leur enfant mineur. En cas de désaccord, l'un des parents peut saisir le juge aux affaires familiales, qui peut interdire à l'autre de publier ou diffuser tout contenu relatif à l'enfant sans son accord.

Mon enfant peut-il faire supprimer des photos publiées par ses parents ?

Oui. La loi Informatique et Libertés prévoit un droit à l'effacement renforcé pour les données collectées alors que la personne était mineure, quel que soit l'auteur de la publication. La demande s'adresse à la plateforme ; sans réponse sous un mois, la CNIL peut être saisie et doit se prononcer dans les trois mois.

Une photo de mon enfant circule sans mon accord, que faire ?

Signalez-la d'abord à la plateforme en demandant son retrait. En cas de danger immédiat, contactez la police ou la gendarmerie. Pour un harcèlement, le 3018 est le numéro national gratuit. Un contenu illicite se signale sur la plateforme Pharos. Vous pouvez aussi déposer une plainte auprès de la CNIL si la plateforme ne répond pas dans le mois.

Partager dans un groupe WhatsApp familial, est-ce du sharenting ?

Pas au sens strict : le sharenting désigne la publication sur les réseaux sociaux, et un groupe fermé est bien plus sûr qu'un profil public. Mais une photo envoyée dans un groupe peut être transférée en un geste, sauvegardée dans un cloud non chiffré, ou conserver ses métadonnées de lieu. Un cercle fermé que vous contrôlez, avec chiffrement de bout en bout, réduit ces risques.

Flouter ou cacher le visage suffit-il ?

C'est une bonne mesure, recommandée par la CNIL, mais elle ne règle pas tout : le lieu, l'école, le prénom dans la légende, la date et la localisation enregistrées dans le fichier restent des informations exploitables. Cacher le visage protège l'image ; retirer les métadonnées et choisir un cercle fermé protègent le reste.

9. Sources

  1. CNIL, « Partage de photos et vidéos de votre enfant sur les réseaux sociaux : quels sont les risques ? », fiche pratique mise à jour le 28 novembre 2025 : cnil.fr
  2. Légifrance, loi n° 2024-120 du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l'image des enfants (articles 371-1, 372-1, 373-2-6 et 377 du code civil) : legifrance.gouv.fr
  3. Légifrance, loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 (Informatique et Libertés), article 51 (effacement des données collectées pendant la minorité) : legifrance.gouv.fr
  4. Children's Commissioner for England, « Who knows what about me? », novembre 2018 (1 300 photos et vidéos publiées par les parents avant les 13 ans de l'enfant) : childrenscommissioner.gov.uk
  5. CNIL, « Les droits pour maîtriser vos données personnelles » (droit d'effacement, plainte en ligne) : cnil.fr
  6. 3018, numéro national contre les violences numériques faites aux enfants : e-enfance.org · Pharos, plateforme de signalement des contenus illicites : internet-signalement.gouv.fr

L'alternative au profil public existe. PrivateFamily est un album de famille en cercle fermé : chaque membre est invité par un code à usage unique, les photos sont chiffrées de bout en bout, et les grands-parents n'ont besoin ni d'e-mail ni de compte. Photos d'enfants sans réseau social →